mardi 12 avril 2016

Derrière les fenêtres du café " Aux Portes de Liège", le petit vieux qui attendait les accidents




Le décor : le tribunal de police. Personnages : le juge, parfait gentleman et pince-sans-rire ; le témoin, le petit vieux, haut d’un mètre soixante et septante ans bien sonnés.

Le juge. (comme à une vieille connaissance) – Cette fois encore, vous êtes témoin d’un accident.

Le petit vieux ( avec une familiarité respectueuse et une pointe de fierté dans la voix) – J’étais au poste, monsieur le juge.

Le juge.  – Au poste ?

Le petit vieux. – Parfaitement. Derrière les fenêtres du café «  Aux portes de Liège ».

Le juge. – Votre quartier général.

Le petit vieux. – Exactement. De là, il n’y a aucun accident qui m’échappe. C’est vous dire si ça me connait.

Le juge. – Je comprends. Ce matin-là …

Le petit vieux. – Je vois tout, absolument tout : les collisions, les dérapages, les tête-à-queue, les accrochages, les tamponnements. On n’a pas d’idée de ce qu’il peut y en avoir. ( enthousiaste) Et quand il pleut, et les jours de grand trafic, quelles catastrophes en perspective ! ( extasié) Je ne crois pas qu’il y ait en Belgique un endroit aussi propre aux accidents que celui-là.

Le juge. – Et vous vous y trouvez toujours au bon moment !

Le petit vieux ( du ton de l’évidence) – Bien sûr, puisque je suis tout le temps au bistro.

Le juge. – A part ça, que faites-vous dans la vie ?

Le petit vieux ( surpris) – Voyons, monsieur le Juge … Mais j’attends les accidents.

Le juge. – Naturellement. Donc ce jour-là …

Le petit vieux. – Même que je suis régulièrement bon premier sur les lieux pour ramasser les victimes.

Le juge. – Vous êtes comme qui dirait le croque-mort-de-service.

Le petit vieux ( conciliant) – Si vous voulez. Des fois qu’il y aurait des macchabées, je m’en charge.

Le juge. – Dans l’affaire qui nous occupe, il n’y a pas eu de macchabées.

Le petit vieux ( avec un soupçon de regret) – Non !

Le juge. – Que cela ne vous empêche pas de me raconter ce que vous avez vu.

Le petit vieux ( après une courte méditation) – Voilà. Le motocycliste arrivait fond de train. En le regardant s’approcher, je pensais : ça pourrait bien faire du vilain. Et comme il atteignait la jonction, une voiture débouche de la gauche.

Le juge. – Stop ! Il ne s’agit pas d’un motocycliste mais d’un cycliste.

Le petit vieux ( ignorant l’interruption) … avec une dame au volant, je me suis dit : ça y est …

Le juge. – Ce n’était pas une dame mais un monsieur qui pilotait la voiture.

Le petit vieux ( arrivé à la partie palpitante de son récit) – Et comme je le dis, les voilà qui se rentrent dedans. Je me précipite hors du café. Le motocycliste est raide mort.

Le juge ( doucement) – Attendez. Vous devez confondre.

Le petit vieux (s’épongeant le front) – Après tout c’est bien possible, monsieur le Juge. Vous savez, je vois tellement d’accidents.

Le juge. Bien sûr ! Mais je me permets de vous répéter qu’en l’espèce, il n’y a pas eu de mort.

Le petit vieux ( réfléchissant) – Pas de morts. Pas même l’ombre d’un macchabée ?

Le juge. – Pas l’ombre d’un macchabée.

Le petit vieux ( désolé mais ferme). Dans ces conditions, M. le Juge, nous ne parlons pas du tout du même accident. Mille regrets. Mais toujours à votre disposition. J’espère avoir plus de chance la prochaine fois.

 

                                                                                                                 Jean Catin

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